Hadijatou Koraou enfin libre comme son maître


 
 
 
 
 
Hadijatou Koraou enfin libre comme son maître
 
 Ousseini Issa
IPS – Inter Press Service (Afrique du Sud)

Le 04-11-2008 (Publié sur internet le 04-11-2008)
 
Hadijatou Mani Koraou, jeune femme nigérienne victime de l’esclavage, a gagné son procès contre le Niger devant la Cour de justice de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO). Le jugement pourrait faire jurisprudence dans les 14 autres pays membres
 
 
Prononcé le 27 octobre à Niamey, ce verdict condamnait l’Etat nigérien à verser 10 millions de francs CFA (environ 23.000 dollars) d’indemnités forfaitaires à Hadijatou, pour ne l’avoir pas protégée contre l’esclavage dont elle était victime durant neuf ans, en dépit de l’existence d’une loi réprimant cette pratique au Niger.
 
Le siège de la Cour de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) se trouve à Abuja, au Nigeria, mais elle a décidé d’organiser le procès à Niamey pour éviter à la plaignante des déplacements entre le Niger et le Nigeria, selon Ilguilas Weila, président de l’organisation non gouvernementale (ONG) ’Timidria’ basée à Niamey, qui a saisi la juridiction régionale de l’affaire.

Timidria, qui signifie fraternité en langue touarègue, est une ONG créée depuis 1991 à Niamey pour lutter contre les pratiques esclavagistes dans ce pays sahélien d’Afrique de l’ouest, majoritairement musulman.

Il n’y a aucune raison que l’Etat refuse d’exécuter la décision de la Cour de justice de la CEDEAO qui est, du reste, sans appel, a indiqué Ben Omar, qui est également ministre nigérien de la Communication, dès le lendemain de l’annonce du verdict.

A travers la tenue de ce procès au Niger et l’acceptation du verdict, nous donnons une preuve supplémentaire de la maturité de la démocratie et de l’Etat de droit au Niger, a-t-il ajouté.

A partir de cette déclaration du ministre porte-parole du gouvernement, estime Abdourahaman Chaïbou, l’un des avocats de la plaignante, il n’y a aucune inquiétude par rapport à l’exécution du verdict. Nous allons envoyer ces jours-ci une correspondance au secrétaire général du gouvernement, représentant l’Etat dans le procès, pour enclencher la procédure, a-t-il déclaré à IPS.

Devant la cour, Hadijatou Koraou demandait 50 millions de FCFA (environ 120.000 dollars) à l’Etat pour réparation des préjudices subis.

 Au-delà de la satisfaction morale, Chaïbou affirme qu’il s’agit d’un verdict qui doit faire jurisprudence dans les juridictions nationales et même dans celles des (14) autres pays membres de la CEDEAO par rapport aux questions d’esclavage.

Les autorités administratives et les juridictions n’ont pas pu protéger Hadijatou Koraou contre l’esclavage. Nous avons apporté les preuves devant la Cour de la CEDEAO que cette pratique existe bel et bien dans notre pays et celle-ci nous a donné raison, a-t-il martelé. Par conséquent, dans l’importe quelle juridiction de l’espace communautaire où une affaire similaire venait à être soulevée, le juge a l’obligation de trancher.

Hadijatou Mani Koraou, native du village de Louhoudou, dans le département de Konni, (centre-sud du Niger) a été vendue en 1996 à l’âge de neuf ans par un chef de tribu esclavagiste à un homme de 46 ans déjà marié à quatre femmes, à 240.000 FCFA (environ 534 dollars).

Selon l’arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO, Hadijatou Koraou était affectée à des travaux domestiques et champêtres et subissait aussi des violences sexuelles répétées de la part de son maître, qui la considérait comme une concubine. Elle avait eu trois enfants de ces relations forcées avec son maître, qui l’a affranchie le 18 août 2005, ajoute le verdict.

Une fois affranchie, Hadijatou Koraou s’est mariée légalement avec un autre homme et c’est en apprenant ce mariage que son ancien maître a porté plainte contre elle pour bigamie, raconte Weila à IPS.

C’est ainsi que Hadijatou Koraou a été jetée en prison en même temps que son frère aîné pendant plus deux mois, avant de bénéficier d’une liberté provisoire, suite à la procédure que nous avions engagée, explique Weila, qui se dit satisfait de la reconnaissance enfin, par l’Etat, de la pratique de l’esclavage au Niger.

Nous fermons les yeux sur la pratique de la 5ème épouse. En tant que musulman, devrions-nous accepter qu’une femme soit considérée comme une concubine ?, a demandé Ibrahima Kane, conseiller juridique principal du Centre international pour la protection juridique des droits de l’Homme (INTERIGHTS), une ONG britannique, qui a appuyé Timidria dans le combat.

Et pourtant, en dehors des organisations qui se sont battues, personne d’autre n’avait élevé la voix pour parler de cette situation, a-t-il indiqué, dans un point de presse animé par les avocats de Hadijatou Koraou après le verdict.

Pour Rahila Mahamadou, une militante de l’ONG Femmes et enfants victimes de violence familiale basée à Niamey, cette bataille judiciaire menée par Hadijatou Koraou doit inspirer toutes les femmes victimes de violence au Niger.

Nos sœurs, qui sont dans une situation similaire, doivent briser le silence à partir de cet exemple. Nous sommes prêtes à les soutenir dans le combat, promet-elle à IPS.

La Cour de CEDEAO n’ayant pas compétence pour prononcer des peines d’emprisonnement, les personnes qui ont commis les préjudices à Hadijatou Koraou n’ont nullement été inquiétées, a constaté IPS.

Pourtant, selon la loi nigérienne de juin 2003 réprimant l’esclavage, tout esclavagiste encourt une peine d’emprisonnement de 10 à 30 ans et de un à cinq millions de FCFA (de 2.200 à 11.000 dollars) d’amende. L’esclavage a été aboli depuis 1960 au Niger.

Pour Weila, cette situation n’est guère surprenante. N’est-ce pas au maître que la justice a donné raison lorsque celui-ci a porté plainte contre Hadijatou Koraou pour bigamie, après l’avoir pourtant affranchie ?, interroge-t-il.

Entre 2000 et 2007, nous avons rapporté plus d’une dizaine de cas d’esclavage, mais les auteurs n’ont jamais été sanctionnés. On étouffe généralement l’affaire, même quand elle arrive en justice, déplore-t-il.

Bachir Seybou, un juriste à Niamey, impute cette lacune à la grande influence de la tradition sur la justice, mais également et surtout à la corruption.

Pour Elhadj Hamidou Moumouni, un commerçant à Niamey, qui a requis l’anonymat, les pratiques esclavagistes ne peuvent pas disparaître du jour au lendemain au Niger. C’est un fait culturel, mes grands-parents ont eu des esclaves, les descendants de ceux-ci que je connais bien ne pourront jamais se considérer comme des hommes libres devant moi ; maintenant tout dépend du type de rapport que je décide d’entretenir avec eux, dit-il à IPS.

Une enquête nationale diligentée en 2003 par Timidria a recensé quelque 800.000 esclaves sur les 12 millions d’habitants que comptait le Niger à l’époque. Mais les autorités nigériennes, qui ont toujours nié l’existence de l’esclavage, avaient contesté cette étude.

Pour les autorités, il n’y a même pas de Nigériens qui soient encore dans cette condition aujourd’hui, explique Weila à IPS, ajoutant : Rappelez-vous que j’ai même été jeté en prison pour avoir voulu organiser une cérémonie de libération de 7.000 esclaves dans la localité d’Inatès (ouest du pays), il y a moins de trois ans.

Après le verdict, Hadijatou Koraou a remercié Dieu et les organisations qui se sont battues pour lui donner sa liberté. Avec les 10 millions que l’Etat va me verser, je vais m’occuper de moi-même et de mes enfants en faisant un commerce, a-t-elle déclaré aux journalistes.

 

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