Copenhague : pourquoi un tel fiasco ?


Copenhague : pourquoi un tel fiasco ?

Article de Corinne Lepage, députée européenne , vice présidente du Modem, présidente de Cap21 sur actu-environnement

Après un échec de la violence de celui que nous venons de vivre et qui
restera dans l’Histoire à un niveau équivalent à ce qu’eut été un
succès témoignant de la capacité de l’Humanité d’assumer son destin, il
va de soi que nous devons réfléchir aux causes et conséquences du
tsunami qui vient de se passer.

Les
causes d’abord. Sans doute est-il de bon ton d’incriminer la présidence
danoise qui n’a pas fait montre d’un talent excessif et le blocage
évident du système onusien infiniment trop lourd. Mais l’essentiel
n’est pas là.
En tout premier lieu, le chaos de Copenhague est à l’échelle du chaos
du monde actuel. De même, le fait que les dirigeants du monde aient été
capables de sauver le système bancaire et de débloquer des milliards de
dollars (qu’ils n’avaient pas en poche pénalisant ainsi le futur) et
qu’ils aient démontré leur incurie à sauver l’Humanité d’un désastre
inévitable en cas d’échec, illustre l’échelle des valeurs dominantes en
ce début de XXIéme siècle et l’illustration de la thèse de Jiared
Diamond dans l’Effondrement qui analyse les raisons pour lesquelles, à
un moment donné de l’Histoire, une civilisation fait le mauvais choix,
celui qui l’emmène à sa perte… Sauf que dans le cas présent , il ne
s’agit pas d’une civilisation en particulier, mais de l’Humanité dans
son ensemble.

Comme l’a crié à la tribune le président Lula, décrivant la nuit plus
qu’improbable qu’il venait de passer, il avait discuté avec des hommes
d’affaires et non avec des responsables politiques. Les affaires et
l’économisme ont eu raison du bon sens le plus élémentaire. Il faut
admettre qu’ils ont été largement aidés par ceux qui ne voulaient pas,
et dès le début, d’un accord et ce, pour des raisons diverses.
Commençons par les Etats pétroliers, Arabie saoudite en tête, qui,
depuis l’origine luttent contre la convention sur les changements
climatiques et travaillent de concert avec tous les intérêts pétroliers
pour éviter de passer à une économie décarbonnée. Ils ne sont guère
éloignés des climato-sceptiques qui ont délibérément saboté la
convention en lui faisant perdre deux jours en débats inutiles qui ont
cherché à jeter le discrédit sur les travaux du GIEC, discrédit dans
lequel, heureusement aucun Etat hors l’Arabie saoudite n’a accordé le
moindre intérêt. Ces intérêts pétroliers restent malheureusement très
puissants dans l’administration Obama , les Etats-Unis refusant dès
l’origine tout accord contraignant tant en ce qui concerne les
objectifs de réduction que les financements automatiques et proposant
des réductions très faible au regard de l’effort européen.
Continuons avec la Chine qui a boycotté régulièrement toutes les
réunions préparatoires depuis plusieurs mois et qui veut avant tout
être libre de faire les efforts qu’elle entend et sans aucun contrôle
international. Le degré de fermeture dont a fait preuve le premier
Ministre chinois préjuge bien mal de la suite.
Tous ces éléments suffisaient amplement à faire échouer par avance la
convention. Mais des facteurs supplémentaires se sont agrégés à savoir
la faiblesse de l’Europe et la réaction de l’Afrique. Véritable nain
politique, l’Europe a été inaudible.

Mais le plus important est sans doute encore ailleurs. L’absence de
l’Europe politique est apparue dans toute sa cruauté au cours de ces
derniers jours. Même s’il est incontestable que Nicolas Sarkozy, Angela
Merkel, Gordon Brown et Luis Zapatero ont essayé de sauver les meubles,
l’Europe n’a pas su parler d’une voie forte et défendre un leadership.
La convention climat a fait les frais d’une nouvelle forme de guerre
mondiale pour le partage des richesses du XXIéme siècle et le partage
du pouvoir. Le poids de la Chine qui a fait bloc avec les 77 et plus
précisément l’Afrique dont elle semble vouloir faire, dans une nouvelle
forme de colonialisme, une sorte de chasse gardée, a poussé en avant un
certain nombre de pays qui sont aujourd’hui les premières victimes du
fiasco qui vient de se produire. Une nouvelle coalition se dessine dans
laquelle l’Europe est étrangement absente. Tout se joue désormais
ailleurs et les constructions tentées au cours des mois passés par le
Président Sarkozy et Jean-Louis Borloo ont péri dans le naufrage. Car
en réalité, l’Europe et les Etats-Unis payent le prix fort, et surtout
l’Europe des promesses non tenues de milliards promis et jamais
alloués, de bonnes paroles non concrétisées par des actes, d’une
hypocrisie patente. Les Africains ont décidé de dire non et d’exiger un
Kyoto 2, une manière de prendre les pays occidentaux au pied de la
lettre. Et l’Europe n’a pas su ou voulu relever le gant alors même que
le paquet climat énergie permettait parfaitement d’accepter une
deuxième période pour Kyoto.

Enfin, le G2 (Chine-USA) et quelques autres n’ont pas voulu reconnaître
que la question climatique posait avant tout la question de
l’interdépendance entre les pays et rendait indispensable un régime
supranational dont le GIEC et le protocole de Kyoto constitue les
premiers pas. L’échec dans la négociation d’une convention dite LCA
(Long-term Cooperative Action) qui aurait permis de définir des
objectifs communs et un partage du fardeau effectif et surtout
équitable est probablement le plus grave car on voit mal comment le
processus pourrait reprendre. Car en définitive, ce qui a manqué à
Copenhague, c’est la confiance et celle-ci ne se décrète pas. Elle se
prouve.

En bref, ce fiasco annoncé impose à tous, monde de l’écologie compris,
un examen de conscience, la définition de nouvelles stratégies fondées
sur l’analyse de la réalité politique et non de l’apparence médiatique.
L’échec total, et non le succès partiel que le gouvernement essaye de
nous vendre par l’intermédiaire de la secrétaire d’Etat (à laquelle la
communication est abandonnée par le ministre d’Etat et le Président) a
au moins ceci de positif qu’il interdit de tricher et impose une remise
des compteurs à zéro.
Nous n’avons plus qu’à retrousser nos manches et inventer le process
qui permettra, sauf à ce que nous décidions d’un suicide collectif, de
donner à l’Humanité les moyens de sa survie.

Et maintenant ? entre colère et imagination

L’échec de Copenhague est avant tout bien sûr celui des politiques.
Après avoir fait monter la pression et s’être pour certains, cru
pouvoir endosser l’habit du sauveur de la planète, l’échec est à la
hauteur de l’urgence. Maintenant que faire ?
Eviter que ce fiasco se transforme en succès pour les
climato-sceptiques, les pétroliers et autres lobbys dont la cupidité
l’emporte sur leur simple intérêt de personne responsable ne serait ce
qu’à l’égard de leur propre famille, à l’instar du patronat d’un grand
pays industrialisé fêtant au champagne au Bella center vendredi soir
l’échec de la convention ou du premier ministre du Canada qui se dit
très heureux de l’échec… La réponse est dans la colère, l’indignation
et l’action en tant que citoyen et consommateur.
Eviter que les débuts d’une économie verte qui pourrait jouer un rôle
majeur dans la transformation du monde même si ce n’est pas la Solution
Unique ne se fracassent devant une incertitude des politiques publiques
à venir… La réponse est dans la responsabilité sociale des entreprises,
le développement de la consommation responsable et les nouveaux
comportements.
Eviter que les engagements pris, même s’ils n’ont pas été formalisés
dans un accord soient tenus, à commencer par l’Europe qui a besoin de
redorer son blason…. La réponse est dans le changement d’attitude à
l’égard de l’Afrique en particulier pour rétablir la confiance en
tenant à la virgule les promesses faites et en assurant réellement les
transferts de technologie et la réalisation d’opérations concrètes.
Il est désormais clair qu’il n’est plus possible de faire confiance aux
politiques, devenus des hommes d’affaires et non des responsables
politiques pour reprendre l’expression du président Lula, pour résoudre
les problèmes du monde. Le court terme et les visions géostratégiques
l’emportent sur le fondamental : notre survie.
Il faut donc changer de gouvernance et le gouverneur Schwartzeneger l’a
clairement exprimé. Ce n’est pas dans les couloirs de Washington a-t-il
affirmé mais dans les grands mouvements sociaux, citant le mouvement
des femmes ou de la résistance à la guerre du Vietnam, que se font les
grands changements. Au fiasco de Copenhague, il faut opposer les
réalisations présentées par les villes et régions, dans toutes les
régions du monde qui, elles, changent le monde concrètement. Les
technologies existent. Restent à trouver les financements en
particulier dans le sud. La société civile en peut désormais plus
compter que sur elle-même pour assurer son avenir et c’est cette propre
gouvernance qu’il convient d’organiser. Mais il est évident qu’il est
indispensable que nous utilisions notre casquette de consommateur pour
choisir en fonction de nos objectifs généraux. Et si la Chine décide de
refuser des efforts et exporte son carbone en considérant qu’il doit
être mis à notre débit, la réponse est simple. Refusons ses produits et
achetons en d’autres fabriqués à proximité et recherchant la sobriété.

Corinne LEPAGE
Avocate, ancien Ministre de l’Environnement, Présidente de Cap21.
Les Chroniques de Corinne Lepage et Yves Cochet sont publiées tous les mois et en alternance, sur Actu-Environnement.

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